Presse

AMOUR-S
Lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le…

danser canal historique

4 juin 2019

« Amour-S, lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… » de Radhouane El Meddeb
Une des meilleures pièces du chorégraphe, créée aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.
Lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… est le titre d’un poème de Gibran Khalil Gibran, poète et peintre né au Liban, ayant vécu aux Etats-Unis la majeure partie de sa vie, où il inspira, d’ailleurs, les contres-cultures occidentales à l’aube des années 30 du siècle dernier. Chrétien maronite mais féru de culture libano-syrienne, fasciné par le bouddhisme et la réincarnation, écrivant en arabe comme en anglais, son côté inassignable à résidence avait tout pour séduire Radhouane El Meddeb qui n’aime rien tant qu’échapper à tout cadre un peu convenu et même à soi-même, comme en témoigne le titre de son premier solo (Pour en finir avec MOI).
Et cette création a tout autant une dimension échappatoire, que d’approfondissement personnel ou du travail avec ses interprètes. Mais au fond, n’est-ce pas le mouvement même de(S) amour(S) ? Echappatoire, parce que la chorégraphie suit une ligne surprenante, un peu erratique, comme la partition pour piano que joue Nicolas Worms qui en est aussi le compositeur. A la fin, il préfèrera disparaître, une fois ses notes toutes égrénées en nuances légères et en atmosphères évaporées.
Chacun des interprètes a son corpus, un vocabulaire qui fait corps avec lui et qu’il développe lors d’un solo d’une vingtaine de minutes. Mais voilà, il semblerait qu’à chaque fois la logique lui en échappe au fur et à mesure que sa danse se précise et le déborde.
Tout commence avec William Delahaye. Un jeune danseur dont la technique initiale pourrait tout autant provenir de chez Etienne Decroux que du hip-hop, jouant avec brio d’une souplesse sinueuse et de qualités arrêtées nettes. Mais après avoir suivi avec attention ses évolutions, disons de mime acrobatique, on les oublie complètement. On laisse dériver son imagination vers toute autre chose qui pourrait être ce que l’amour me fait, ou une quête de soi, le récit de premiers émois, un souffle qui nous traverse, une avancée vers l’inconnu… Au lieu de le voir déployer une technique ou une autre, il incarne par le geste ses états amoureux avec une délicatesse et une pudeur inouïe et entraîne dans son sillage nos propres sensations.
Deuxième temps avec Chloé Zamboni. Une gestuelle puissante, un brin désordonnée, ou sauvage, comme on préférera, et néanmoins une certaine répétitivité dans sa séquence. Mais bientôt l’ondulation mélodique soutenue et reprise, voit surgir une phrase moins articulée qu’émanante de tout son corps, soulevée, comme d’un hardi coup de rein. Est-ce la passion qui l’embrase et empreint le solo d’une franche sensualité, d’une accentuation vigoureuse, d’une inquiétude tue ? Son acharnement fugitif et terriblement sensible semble laisser fuir quelque secret, saisissant et magnifique.
Enfin, Philippe Lebhar est le troisième larron qui tourne en rond comme pour chercher l’ivresse. Mais ses tours incessants distillent une joie tout enfantine, pulsionnelle, heureuse. Il est ravissement à lui même, flottement, liberté, et son rire nous rappelle la fin de la précédente pièce d’El Meddeb : Face à la mer pour que les larmes deviennent des éclats de rire.
Portraits remarquables de ces trois interprètes, Amour-S, lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… a quelque chose d’une confession intime, un moment d’intense vérité qui traverse avec force l’œuvre chorégraphique de Radhouane El Meddeb. Avec ses lumières et ses circonvolutions, c’est une autre façon de s’adresser au monde, dans sa dimension collective, ou d’inconscient collectif, autrement que par la mise en scène de ses rapports. Ici, il s’agit de creuser en soi-même pour être différemment au monde… Face à l’amour pour que les larmes deviennent des éclats de rire ?

Agnès Izrine

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Genvieve Charras

genevieve-charras.blogspot.fr

24 avril 2019

Habitué des scènes de Strasbourg, Radhouane El Meddeb revient en résidence à POLE-SUD pour sa prochaine création. C’est à partir d’un poème de Khalil Gibran issu du recueil Le Prophète, qu’il s’investit dans cette nouvelle pièce : un hymne à l’amour interprété par trois danseurs et un pianiste. « Qu’est-ce qu’un corps amoureux et comment aime-t-on aujourd’hui? » se demande le chorégraphe. Exercice tant charnel que spirituel qu’il développe dans un questionnement partagé avec la jeunesse actuelle.

TRAVAUX PUBLICS : ME 24 AVR – 19:00 – POLE-SUD

Au cœur du studio de Pôle Sud, un piano droit et un soliste, Nicolas Worms, interprète et compositeur.
Un jeune homme apparaît, seul dans une danse votive, lente, le dos tourné se déploie délicatement, en douceur. Cou, épaules engagés,enroulés, à pas feutrés…En une énergie retenue, onctueuse, sensible comme une caresse émise le long de son corps. Contraint, prude, modeste, timide, comme empêché, un appel de ses doigts pour y remédier.Oscillant vers l’arrière, les pieds rivés au sol, hésitant, pudique, recroquevillé: son envergure d’oiseau entravé, gêné, courbé, ramassant, recueillant des saveurs et parfums sensuels.
Comme dans un souffle, se jouant de nos imaginaires. Le silence s’empare du plateau après des instants musicaux d’exception, mêlent douceur et lyrisme, sensibilité et inspiration.
Avec un grand respect de soi, une délicate attention, le danseur, homme épris d’amour courtois ou dévoué, les mains en appui sur son ventre, son cœur, est pris de soubresauts légers, compulsifs, de hoquettements , après s’être ouvert, plexus offert, bras largement tendus. De dos, les mains agrippées à son buste racontent l’enlacement, l’accolade, l’étreinte.Plein feux soudain sur la scène pour un beau renversé extatique. Un duo amoureux avec lui-même très lumineux. Les notes de musique reprennent ce relais magnétique, accompagnant, épousant le corps en mouvement plein d’écho et de rémanence musicaux. Oser aller de l’avant, entre raideur don ou repli, recul en offertoire mystique, aspiré par l’arrière, le corps du danseur est habité, les bras en corbeille, généreux, le pas à pas décomposé à la Muybridge ou Marey: une légère élévation sur demie-pointe qui se pose en suspension, et c’est le miracle de l’Inouï, de l’indicible …
Les yeux clos, en prière, les gestes enroulés en spirale: albatros maladroit ou attiré par des fils invisibles, l’homme est en proie au sublime du geste, de l’amour intérieur, de soi, de l’autre, absent.
Tout frémit jusqu’aux plis de son pantalon; furtif et confidentiel, il est danseur, en relâchés fugitifs, rétractés en contrepoint. Les poignets se lovent en quête de grâce.
Il semble s’évader, se dissoudre dans le flux et le reflux des gouttes de piano qui s’égrènent sans fin, qui murmure, fluide, ondes qui vont et viennent incessantes. En ressacs.
Mélancolie, nostalgie?Cette immobilité ancrée, le regard perdu au loin, romantique, explorateur engagé dans l’espace et le temps de l’expérience chorégraphique. William Delahaye, remarquable interprète de ses désirs er ressentis, partagés par le public, proche, impliqué dans la lumière, en empathie avec son vécu, troublant.
Une brusque tétanie, entrecoupée de lassitude pour surprendre en contraste saisissant. Le buste envahi, submergé de soulèvements, comme une pixilation segmentée.
Luttant dans l’espace contre des masses d’air, d’éther planant dans une perte de contrôle feinte. Toujours sur place dans des hachures, coups de machette ou décalage-décadrages surprenants
Puis dans des gestes d’offertoire, d’évidence, de clarté, calme serein, il s’efface, quitte la scène après ce passage d’épreuves franchies.
Un hymne à l’amour véritable tableau vivant de l’indescriptible désir d’attirer, de prendre et partager.
Une femme apparaît, ô surprise après ce solo si limpide
En secousses désordonnées, animée de gestes incontrôlés, les cheveux en crinière , en écho de rémanence visuelle, prolongeant l’énergie de toute sa peau. Axe et centre imperturbables, habitée par une folie décente; des ondes la traversent, en secousses dans une danse instinctive, transe, envoûtement magnétique. En torsions fulgurantes, échappées fugaces, éperdues, animée d’une énergie contagieuse, elle danse. L’osmose avec le pianiste se faisant écho de plus belle. Une empathie réelle, une entente et écoute simultanée de toute beauté!
Elle reprend sa danse, plus rageuse, échevelée, haletante en de courts inspirations organiques, sensuelles. Fendre l’air, arque-boutée, éprise et offerte dans une transfiguration, métamorphose sidérante de son corps, transporté par l’amour. L’agitation fébrile et tressaillante de tout son corps engagé dans une maturité impressionnante. Extase et béatitude donnant toute sa dimension spirituelle à la danse, espace temps métaphysique évident. Tout s’étire et s’adoucit au final au rythme calme du piano dormant. Sirène ondulante, perdant pieds sans sa queue naturelle, créature hybride, elle chute et se rend à la terre inhospitalière Chloé Zomboni au zénith d’un amour inouï .La rencontre entre les deux êtres d’amour ne se fera pas, évident épilogue d’une narration des corps …

Radhouane El Meddeb, présent ce soir là nous livre ensuite quelques pistes et « secrets de fabrication » sur la genèse du projet, quasiment bouclé après son aventure avec « Le Lac des Cygnes », comme une suite logique à cette « bataille » de taille avec « pointes et chaussons », passe-muraille entre deux univers: de la compagnie au solo, juste un pas de deux pour liaison.
Trouver cet état de corps amoureux, ces fragments d’histoires, ce « murmure du geste ou du mouvement » dans une lumière qui interroge et implique la présence du spectateur.
Une délicatesse fragile, une ombre unique sur un futur tapis blanc comme prolongement à venir encore…
Pour évoquer l’absent, l’attente, le manque, la perte et l’invisible. Comme une adresse, une incarnation juste et sincère, pour nous transformer aussi au passage dans une épure pleine dans l’instant du va et vient constant entre interprètes, public, pianiste et chorégraphe.
Une qu^te, une expérience singulière, « témoignage » pour que jouent l’identification et la catharsis: se relier avec le public, toujours.
Ce soir là l’échange est fécond et plein de sensibilité et d’intelligence, chacun ayant trouvé comme dans un palimpseste les strates de sa propre construction et de ses fondamentaux
Plus qu’une ébauche, l’oeuvre ici se livre et se délivre comme une pièce mature, portée par des interprètes au plus proche de leur identité d’artiste , transfigurés par l’écriture complice et complexe de Radhouane El Meddeb, en mutation permanente tel un homme en marche qui ne se retourne pas!
Quand musique et danse se rencontrent pour vivre elles aussi un destin croisé, dessiné en silhouettes et mouvements comme un graphisme musical très inspiré.

Geneviève Charras

La Terrasse

19 avril 2019

Après le succès de Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire et de son Lac des Cygnes, Radhouane El Meddeb revient à une forme plus intime et rend hommage avec Amour-s à la poésie de Khalil Gibran.

« Amour-s m’a été inspiré par Khalil Gibran. J’aime beaucoup ce poète libanais, chrétien, qui a vécu en exil. C’est un artiste peu connu en France, mais phare dans l’histoire de la poésie du monde arabe. Il a écrit des œuvres très importantes, simples mais profondes. Dans son livre Le prophète, il trace l’histoire d’un homme à la quête du bonheur, de l’extase, de la bonté, sans être en rien moralisateur. Lorsque l’amour vous fait signe est une des parties de cet ouvrage, un des chemins traversés par cette quête. Ce poème et son auteur ont été les déclencheurs de ma nouvelle création. Comme le « s » de son titre l’indique, elle ne traite pas que de l’Eros mais de quelque chose de beaucoup plus grand. C’est une histoire d’états, de parcours de vie liés à l’amour, cette chose qui nous prend et qui, lorsqu’elle est là, devient une étape importante, originelle, qui va faire de nous l’être que nous sommes. C’est un chemin, on ne sait pas où il nous mène mais il est pluriel, généreux, ouvert à tous. Je pense qu’aujourd’hui nous manquons de cela dans tout, dans le rapport que nous avons les uns aux autres, au monde, à nous-mêmes.
Des cheminements intimes
Pour cette pièce j’ai eu envie de revenir à un petit groupe. L’expérience du quatuor d’Au temps où les arabes dansaient… m’avait bouleversé par la force qu’on peut acquérir avec très peu, avec seulement quatre interprètes qui prennent la parole par le corps. Pour Amour-s, j’ai eu envie d’aller encore plus loin dans l’intimité, de parler doucement, de murmurer. Cette pièce pour trois danseurs et un pianiste, puisque le compositeur est lui aussi sur scène, est faite de témoignages. Nous nous adressons au public pour l’embarquer dans des histoires qui disent ce qu’est une initiation à l’amour, à l’exaltation. Ces trois êtres pleins d’émotion, de sensibilité, ne se rencontrent jamais. Il n’y a pas de duo, de trio. Ce sont des moments presque secrets où l’interprète a un parcours d’amour, des instants où il échappe au monde et flotte. Dans cette quête originelle, les danseurs apparaissent on ne sait comment et disparaissent on ne sait pourquoi. Le pianiste, qui lui est toujours présent, n’est pas là pour les accompagner. Il évolue dans son histoire, dans un rapport étroit à sa musique et à son instrument. »

Propos recueillis par Delphine Baffour

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