Presse

Heroes, prélude

jebeurrematartine.com

25 octobre 2015

RADHOUANE EL MEDDEB ET SES HÉROS CONTEMPORAINS

Radhouane El Meddeb et ses héros contemporains nous embarquent dans une danse sans trêve.

Le chorégraphe et metteur en scène tunisien Radhouane El Meddeb a présenté au CENTQUATRE-PARIS la pièce « Heroes, prélude », interprétée par dix jeunes danseurs. Repérés parmi les amateurs du CENTQUATRE qui viennent pratiquer leur art librement dans les espaces du lieu laissés ouverts pour accueillir ces « pratiques spontanées », cette création originale est un magnifique hommage au pouvoir de l’art, pour les interprètes comme pour les spectateurs…

Lorsque les lumières s’éteignent enfin dans la Nef Curial, la clarté du soleil couchant, filtrée par l’immense verrière qui nous fait face, inonde la scène d’une lumière sombre, une ombre lumineuse, qui appelle au confinement et à un silence presque religieux. Les couleurs arc-en-ciel sur le sol s’assombrissent au gré de la nuit tombant, pour s’éteindre paisiblement et laisser la place aux artistes. La « scène » n’est autre que la moitié de cette grande Nef, ouverte sur l’extérieur par l’intermédiaire de la majestueuse verrière : l’espace semble infini.

Les danseurs rejoignent ces planches irréelles, sans bruit. Ils se placent alors sur un carré tracé au sol, jusque-là ignoré de notre regard ; ce dernier va pourtant se trouver happé, obsédé par cette nouvelle scène enchâssée dans la « grande scène » : magnifique décor pour des corps. « Heroes, prélude » met en scène des corps individuels et un corps collectif, une fièvre maladive et un élan vital. Heroes, ce sont des paradoxes enchevêtrés, qui se mêlent et s’entrechoquent. Les corps des dix danseurs, enfiévrés, s’emmêlent à la musique lancinante de Ravi Shankar et Philip Glass. Et soulignent ainsi (collectivement) la musicalité propre à chacun.

Ces héros modernes, repérés au CENTQUATRE alors qu’ils s’entrainaient, sont circassiens, comédiens, danseurs de hip hop, freestyle, danse indienne ou popping. Radhouane El Meddeb, fasciné par cette « énergie du désordre » qui se déploie dans les espaces du 104, a écrit ce spectacle pour ces héros ordinaires. Après avoir entrevu ces corps s’effleurer, se toucher, s’ignorer, après avoir observé ces bulles symboliques que les danseurs tracent au sol par leurs mouvements, après avoir été témoin de cette « faim dévorante du mouvement qui semble mettre en jeu l’existence même », comme il le dit lui-même. Ce que le chorégraphe a retranscrit dans sa pièce, c’est cet acharnement, cette création révoltée, ce mouvement continu, incessant, cette fragilité. Ce sont les rêves de ces danseurs, qui transpirent à travers leurs corps, auxquels Radhouane El Meddeb a donné forme dans la scène minuscule et grandiose qu’il a tracée au sol pour eux. Et dans celle, plus grande encore, de la danse contemporaine.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est ce chaos époustouflant, ce sont ces corps qui risquent de s’entrechoquer, enfermés dans le carré qui leur est assigné. Mais ce qui nous happe ensuite, c’est qu’ils s’en extraient par la force de la danse. Ces corps physiquement prisonniers, s’échappent grâce à l’énergie créatrice : l’univers artistique remplace l’espace physique. Et les danseurs, par cette danse exutoire, de nous emmener avec eux dans leur fugue. Les traits de la chorégraphie s’effacent, la frontière entre improvisation et écriture reste floue : entre nous et ces danseurs, leurs corps et les nôtres, il ne semble n’y avoir aucun intermédiaire, aucune frontière. L’écriture de Radouane El Meddeb a l’intelligente beauté de se faire invisible. Mêlées, échappées, secousses et autres « éclats d’états » semblent nous heurter de plein fouet, brutalement. Vitalement.

« Heroes, prelude », une expérience vitale qui se joue devant nous comme à l’intérieur de nous.

Annaëlle Veyrard

UN FAUTEUIL POUR L’ORCHESTRE

12 Octobre 2015

Une énergie contenue, compressée et prête à exploser. Le court spectacle imaginé par Radhouane El Meddeb joue avec les lois de la physique en essayant de compresser l’énergie débordante de 10 danseurs de danses urbaines. Locking, popping ou encore hip-hop sont déployés avec intensité par ces danseurs habitués du 104. Seule barrière à leur expressivité, les limites étroites d’un carré sur lequel ils évoluent. L’énergie est alors encadrée, délimitée, concentrée.

Paradoxalement, la danse de ces 10 danseurs n’a peut-être jamais été aussi inventive, tant la limite physique de ce carré oblige ces danseurs à créer de nouveaux mouvements, de nouveaux pas, de nouveaux déplacements pour respecter les bornes étroites de ces quelques mètre-carré. Chaque danseur doit alors être capable de faire prospérer sa danse malgré les déplacements infinitésimaux possibles. Ce ballet anarchique est doublement subtil puisque chaque danseur doit également faire attention à ne pas gêner ses partenaires. La fluidité des mouvements n’en demeure que plus exceptionnelle.

« Heroes, prélude » est également baigné par la musique envoûtante de Philippe Glass et de Ravi Shankar. Les mélodies rythmées et répétitives qui accompagnent les danseurs amènent un certain sens de l’urgence à la troupe, qui semble alors comme habitée par un besoin irrépressible de danser. Cette profusion débridée de danse n’en est pas forcément joyeuse. Le plateau carré reste traversé par une incertitude. D’abord parce que la troupe doit parfois s’adapter à de légers mouvements chorégraphiques, comme lorsqu’elle est contrainte de se regrouper sur une moitié de carré. La danse relève alors de la performance, tant l’inventivité semble contrainte physiquement. Surtout, la pièce est traversée par l’image inquiétante d’un être quasi immobile. Le seul danseur en noir traverse cette débauche d’énergie d’un pas lent et solennel. Cette figure ne cesse d’intriguer, et de faire contrepoids aux 9 autres danseurs débordants d’énergie. Cette profondeur de champ qu’il amène rend plus dense cette pièce, plus complexe. Le final d’un soleil couchant devant lequel se dessinent les figures sombres des danseurs vient ajouter une touche mystérieuse à cette pièce magnifique et malheureusement trop courte.

Florent Mirandole

LA TERRASSE

22 Septembre 2015

Radhouane El Meddeb a déjà offert le Panthéon à ses danseurs, héros de leurs propre corps et d’une histoire qui les transcende.

C’est en effet au Panthéon qu’Heroes, prélude a été créé il y a quelques mois. Un écrin merveilleux pour cette petite forme, qui a su lui donner une force et une présence, et faire exister les danseurs comme les héros décalés d’un soir pas comme les autres. Si la forme est petite, c’est tout autant par sa durée que par l’espace qu’elle occupe : les jeunes artistes sont confinés dans un carré délimité au sol et emploient une énergie folle à ne rien laisser dépasser. Ils sont dix, venus de la danse hip hop, indienne, du voguing, du cirque, à s’élancer dans leur gestuelle frénétique, formant un groupe hétérogène mais soudé par la force des choses.
Une frénésie en suspension…

Leur évolution explore les possibilités et les limites de leur territoire, dans ses moindres recoins. Leurs corps se frôlent, au millimètre. Leurs regards se croisent, sans se voir. Seul l’un d’entre eux reste impassible devant cette urgence de danser, de remplir de mouvement cet espace et ce temps trop petits pour eux. Qui sont-ils réellement, dans ces justaucorps trop serrés, trop connotés, face à leur propre danse qu’ils veulent soutenir coûte que coûte à l’intérieur du groupe ? Que nous disent-ils dans ces brefs moments d’arrêts et de postures empruntés à l’Histoire de la danse ? Des questions que ce Prélude ne résout pas encore, et dont on attend avec impatience le dénouement…

Nathalie Yokel